Article de La Nouvelle Revue Universelle: Le temps des chefs est venu.

Le spectacle désolant des primaires, et notamment des débats télévisés censés préparer notre intelligence de citoyen à se prononcer, nous plonge dans une question fondamentale : sur quels critères devons-nous choisir le candidat puis le président qui commandera à notre destinée ?

Ce n’est pas vraiment forcer le trait que de faire remarquer qu’à bien des égards, les émissions de « débat » pour les primaires que nous avons pu voir ressemblaient davantage à une « interro » de lycée qu’à un débat de fond. Et pour cause : notre monde médiatique s’est à ce point dissous dans les particules d’émotion et les superficialités idéologiques qu’elle a réduit nos postulants à la magistrature suprême au rôle de participants de jeux télévisés. Le pire n’étant d’ailleurs pas qu’ils y soient conviés, mais qu’ils acceptent de s’y soumettre.

Le programme jetable… Et jeté

Existe-t-il une seule entreprise dont l’ensemble de l’action future soit programmée à l’avance et majoritairement sur des sujets extérieurs à son activité principale ? La réponse est non. Pourquoi la politique le fait-elle alors ?

Le suffrage universel direct – qui a le mérite de permettre d’établir un lien direct et particulier entre le peuple et son chef suprême – présente, dans un monde surmédiatisé et surconnecté, un inconvénient majeur : le règne de l’émotionnel au détriment du discernement et, dans son sillage, l’avènement d’une classe politique qui lui est adaptée, composée de vendeurs. Dès lors, le « programme » du candidat, ni tenu ni d’ailleurs tenable, n’est pas tant un levier du futur exercice du pouvoir qu’un simple outil de conquête du pouvoir, à jeter après usage.

Un exemple simple ? Quand on regarde la situation de la France en 2012, au tout début du quinquennat, alors que le chômage, déjà très élevé, continue de croître et que l’insécurité est de plus en plus omniprésente, qu’enfin le candidat élu s’était engagé, dans son « programme » (« moi président… »), à y remédier, est-il simplement possible d’imaginer une minute que le sujet-clé devienne… le « mariage pour tous » ? Nos compatriotes dans leur immense majorité, si on les avait interrogés sur l’ordre des priorités, auraient d’évidence privilégié l’accès au travail et la sécurité. Il a fallu pourtant que ce soit le « mariage pour tous » qui devienne l’axe d’accaparement de l’activité de nos députés, avant de devenir une cause artificielle, ô combien inutile, de division des Français.

Car il ne faut quand même pas inverser les causes et les conséquences. La faute de ce gâchis de temps et d’énergie n’est pas à attribuer à la masse immense de nos concitoyens révoltés contre cette initiative incongrue, et stigmatisés comme défendant une position absurde. Elle n’est l’est pas plus d’ailleurs à leurs opposants, mobilisés à grand coups d’incantations émotionnelles. La faute incombe entièrement à l’absence de discernement initial d’un Président ayant embarqué l’ensemble de la population française sur un faux sujet, et la clivant profondément à un moment où l’urgence était au contraire de l’unir sur ses priorités essentielles. Aujourd’hui encore, ce sujet sert à détourner l’attention de ceux qui ont toutes les raisons de s’insurger contre le non-traitement des vrais problèmes. À la corrida, on le sait, le matador agite devant le taureau un drap rouge, la muleta, pour provoquer sa combativité avant la mise à mort : les bouleversements « sociétaux » sont la muleta que le mol État présente à ses opposants pour détourner leur attention.

Il y aura sans doute bien des choses à préserver ou à réparer, mais l’enjeu commande aujourd’hui de ne pas se laisser entraîner vers un débat d’idées, aussi justifié sur le fond soit-il, mais de tout faire pour qu’accède au pouvoir une direction capable, face au danger, de discerner, décider et conduire une politique appropriée.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

L’étude de la personnalité de nos sept derniers présidents montre de manière patente comment le régime des partis tant conspué par le général de Gaulle a trouvé un allié puis un maître dans le pouvoir médiatique. Sans s’en rendre compte, le général avait inauguré cette ère émotionnelle en faisant du choix de sa personne une condition capricieuse de la poursuite de ses mandats. Pompidou enracine l’exercice du pouvoir dans un espace-temps plus juste mais son mandat est très vite interrompu par la maladie et la mort. Giscard ouvre alors l’ère de ces experts hors-sol qui considèrent que la politique n’est pas à réinventer dans la pertinence de sa pratique mais dans la génération continue de nouvelles problématiques idéologiques. Mitterrand, homme de droite forcé de gouverner à gauche, va lui emboiter le pas sur le fond, tout en cherchant à rectifier la trajectoire que le bon sens qui reste dans son esprit de chef lui impose. C’est, avec Pompidou, le second et dernier président à avoir une personnalité de chef d’État. Après lui, ce n’est pas le « déluge » biblique, mais presque : autour d’idées devenues folles, les commerciaux se pressent pour faire des prodiges d’illusionnisme autour d’un siège devenu vacant. Chirac, dont la stature, la chaleur et l’appétit font croire encore au monarque, dissimule mal le vendeur fluctuant qu’il est vraiment. Vient alors le tour du hard-seller[1] Sarkozy qui, quand on en sera fatigué, devra laisser place à l’amuseur Hollande, qui n’amusera que peu de temps…

On semble aujourd’hui avoir atteint le fond du fond. Au point que se répand un sentiment de plus en plus vif : le temps des chefs n’est-il pas venu ?

Un chef, Qu’est-ce que c’est ?

La tendance du jour est de parler de leader, par opposition au manager censé être rigide et peu coopératif. Un leader se définirait comme quelqu’un qui sait susciter l’enthousiasme et entraîner derrière lui. Mais comment peut-on prétendre entraîner du monde à sa suite si l’on ne sait pas où l’on va ? Tout est dans cette question. Un chef est payé pour décider, et décider, ce n’est ni un mal nécessaire sur la base d’un aller-retour avec ses certitudes, ni une recherche continue de consensus plus ou moins mou, mais bien une capacité d’écoute du contexte, jusqu’à ce que s’impose l’évidence de la décision à prendre. En un mot décider, c’est discerner. Un groupe suit résolument son chef d’abord parce qu’il pressent qu’il a en lui cette capacité de décider en fonction de l’ensemble des données effectives, des circonstances réelles, autrement dit la capacité d’être chef.

Louis XIV disait : « Gouverner, c’est laisser agir la facilité du bon sens ». Cette phrase en dit beaucoup : il y a dans le travail de discernement 95 % d’écoute, et l’aptitude à percevoir par évidence immédiate et non par raisonnement la voie à suivre la plus opérationnelle. Or la pratique actuelle du pouvoir est à l’opposé exact de ce qu’est l’activité décisionnelle d’un chef : entraîner sans capacité d’orienter, c’est au mieux passer pour un amateur, au pire être condamné à perdre. Alors, pour enfumer la réalité, on a inventé une activité qui mystifie l’un et l’autre : la communication.

Tendance morale ou fonctionnelle ?

L’analyse généralement entendue sur les comportements politiques est essentiellement de nature morale. À de nombreux titres, elle est légitime, mais elle oublie l’essentiel du problème. Va-t-on reprocher à Tartarin de Tarascon, le héros hâbleur et menteur d’Alphonse Daudet, d’être un salaud ? C’est surtout un raconteur de fariboles qui aurait mieux fait de rester chez lui, près de la flambée de la veillée, plutôt que de risquer l’aventure pour laquelle il n’était absolument pas fait. Doit-on confier une expédition au professeur Nimbus ? Si elle tourne au fiasco, était-ce parce qu’il était avide, cupide, arrogant, mal intentionné ? Ou tout simplement qu’il se trouvait à la pire place qu’on pouvait lui confier ? Il est aisé de le deviner : les malheurs qui nous arrivent en politique sont d’abord et avant tout la conséquence… d’erreurs de casting.

Tartarins et botanistes

Si la politique était une jungle – et Dieu sait qu’elle l’est, et pas seulement à Calais –, nous pourrions dire qu’elle est aujourd’hui pilotée par une alliance improbable de Tartarins et de botanistes. Nos vendeurs d’aventure croient compenser leur absence de légitimité par le choix d’experts. Ils se trompent sur l’évaluation du besoin : alors que les dangers inhérents à la végétation luxuriante s’apprêtent à leur tomber dessus, la question n’est pas de savoir les décrire, mais de savoir y faire face. Quand un serpent surgit sur votre chemin, la connaissance de son cycle de reproduction ou de sa variété d’écailles n’est d’aucune utilité pour le neutraliser. Le besoin, c’est qu’il y ait quelqu’un ayant suffisamment de présence pour transformer l’inattendu en action favorable et coordonnée. Cette personne a un nom : le chef naturel.

Prêtres, prophètes ou rois ?

Nous sommes tous, suivant l’image biblique « prêtres, prophètes et rois ». Mais il existe bien des « prêtres », des « prophètes » et des « rois ». Vient un moment où il faut pouvoir se dire posément que si nous pouvons parvenir à être trilingues, c’est-à-dire à comprendre le sens des autres fonctions, nous ne sommes pas pour autant « tri-fonctions », c’est-à-dire apte à les exercer toutes les trois. Être chef, c’est inné. être vendeur aussi. Il est, bien sûr, possible d’acquérir des techniques, mais il est sûr également que la « grâce » ne remplace pas la « nature », les dispositions naturelles prennent le pas tôt ou tard sur toute forme de méthode. La question n’est pas celle de la compétence mais de la durée.

On peut demander à un tireur d’élite de nous faire des points de situation avec ses jumelles de grossissement x 8 : cela lui prendra du temps et c’est sur la base d’une observation extrêmement fouillée et d’un raisonnement correspondant qu’il nous livrera sa réponse. Si cette question revient toutes les dix minutes, il y a de grandes chances que notre homme disjoncte. Ainsi en est-il d’un expert ou d’un vendeur à qui l’on demande de savoir décider : le premier raisonne sur la base de son savoir, le second tâtonne sur la base de ses perceptions affectives. Or le chef n’est ni l’un ni l’autre. Comme nous l’avons vu, il consacre l’essentiel de son temps à « écouter le contexte » et à « faire mouliner des scénarios de possibles », de sorte que quand un événement survient, il est apte à saisir ce qu’il provoque – ou non – de grave ou d’important.

Il y a trois formes fondamentales d’intelligence – chacun de nous ayant reçu une part des trois, mais une seule étant dominante : l’intelligence du prophète, qui se nourrit de données, y compris par les relations, et qui produit du contenu ; l’intelligence du prêtre, qui se nourrit des relations, y compris à l’occasion des échanges de fond, et qui produit du lien ; et l’intelligence du roi, qui se nourrit des contextes, en en réduisant l’incertitude par les relations et les expertises, et qui produit de la décision. Chacune a besoin des deux autres, mais doit demeurer à sa place.

Faire émerger les chefs

Notre sujet fondamental et donc l’avènement au pouvoir des chefs naturels. La difficulté, c’est qu’un chef est naturellement quelqu’un d’introverti. Ce qui ne veut pas dire qu’il est asocial, mais qu’il tire son énergie de l’intérieur. Il se met en recul des événements pour n’intervenir qu’à bon escient. Les partis politiques écartent ou étouffent ce genre de personnalités. Seules les crises peuvent les révéler.

À moins qu’une mobilisation ne se lève pour permettre à cette composante-clé de la vie professionnelle, notamment dans les start-ups et les PME, de prendre toute sa place dans la pratique politique. D’Emmanuel Macron (En Marche) à Robert Ménard (Oz ta droite), en passant par Jean-Christophe Fromentin (les 577), de multiples initiatives se sont faites en ce sens. Des acteurs de la vie civile comme Denis Payre (Nous Citoyens) et Alexandre Jardin (Bleu Blanc Zèbre) les avaient d’ailleurs précédées.

Viendra le moment où ces forces pourront se coaliser, de sorte que les clivages politiques, inévitables, n’entreront plus en ligne de compte, et que la juste distribution des rôles et des places se fera en fonction des capacités et des talents. On ne devrait enfin plus entendre : « Est-il de gauche ou de droite ? », mais : « Est-il un chef ou non ? ».

L’équipe, marqueur de durée

Peut-on être à la fois pilote et visionnaire ? S’il s’agit de piloter les grandes phases stratégiques, oui : le Napoléon militaire nous l’a montré. Mais dès qu’il s’agit de prendre les décisions courantes du quotidien, cela devient plus compliqué. Par conséquent, compte tenu des exigences propres de ces deux niveaux de décision et la variété des personnalités dont nous avons parlé, il est indispensable, pour durer, d’associer des talents différents et complémentaires, avec au minimum un binôme « vision-exécution ». Napoléon avait Berthier pour le seconder, Einstein, s’il lui avait fallu piloter la France, aurait eu besoin d’une personne de la trempe d’un Bigeard, par exemple, pour compenser sa désincarnation. Si l’idéal est l’association d’un visionnaire et d’un pilote ayant chacun des dispositions naturelles de chef, nous limitons la casse en garantissant la présence d’au moins un des deux dans le binôme.

En politique comme en entreprise, la présence d’une personnalité structurellement narcissique peut néanmoins menacer cet attelage, et le travail de toute l’équipe d’ailleurs. C’est autour de l’axe « vision-exécution » que s’articulent naturellement les talents : à l’amont du premier niveau de décision, il y a les créatifs et les conseillers ; entre le premier et le second, il y a le royaume du faire : experts et planificateurs, qui ont besoin d’être définis dans leur vision, puis conduits dans la mise en œuvre.

Que faire, alors ?

Renouveler aussi fondamentalement la classe politique peut paraître un objectif utopique, impossible à atteindre. Ce qui est certain, c’est que le travail doit se faire résolument, mais par étapes.

La première est de « faire avec ce qu’on a », en compensant les défauts de personnalités que nous avons évoqués par la présence, au plus près des décisions, de personnes aptes à en prendre. La deuxième sera l’avènement coordonné de chefs naturels et, autour d’eux, prêts à être employés à hauteur de leur générosité, tous ces talents dont la foule immense compose le peuple français.

Il n’y a pas de mauvais équipages, il n’y a que de mauvais capitaines : face à cette évidence, les pires tendances historiques ne peuvent rien.

François Bert

Retrouvez l’article en Article 46 – La Nouvelle Revue Universelle – Bert.

Pour aller plus loin, mon livre Le temps des chefs est venu.

[1] Commercial qui pratique une technique de vente agressive, également appelée « vente à l’arraché » : elle consiste à obtenir la vente coûte que coûte, en utilisant tous les arguments possibles.

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