À moins d’être dans une parfaite inoccupation, suivre le débat de la primaire de gauche dans son intégralité un dimanche soir relevait du devoir.

Digérant tout juste les leçons d’actualité du Bourgeois Gentilhomme vu et écouté la veille à l’Opéra royal, il ne me fut possible d’entrer dans cette conversation censée préparer le destin de la France que sous l’angle forcé du divertissement. L’image me vint, évidente : nous étions au pénitencier de Lucky Luke à écouter les déclarations de bonnes intentions d’une troupe dépareillée mais unie par le même souhait, celui de plaire au jury de la levée d’écrou.

Qu’il ne me soit pas fait le procès de considérer les candidats comme des bandits : l’image s’arrête là bien évidemment. Cette précaution faite, il est patent de constater que ce débat télévisé était davantage marqué par une démarche de rachat idéologique (migrants, cannabis, image du président, laïcité, égalité…) que par la démonstration comportementale d’une capacité à habiter le rôle présidentiel.

Benoît Hamon se fit fort de dire que l’homme providentiel n’existe pas, suivi de ce pas par Jean-Luc Bennhamias. Ce n’était pas pourtant ce que le brave peuple télévisuel attendait du débat : il voulait simplement tenter d’apercevoir, dans cette jungle médiatique où il est en voie d’extinction, un ou plusieurs chefs dignes de ce nom. Il y eut pourtant, me direz-vous, quelques éclats de voix, angles de mâchoires serrées et déclarations solennelles. C’est là que le bât blesse : un chef n’est pas quelqu’un qui génère une affection momentanée sur la base de son discours, avec toute la dépendance affective que cela induit, mais un solitaire qui porte en lui une évaluation continue des situations pour produire de l’action. En cela il n’a pas à se soumettre en tous points et encore moins à se vendre un jury de journalistes. Il règne par sa posture naturelle bien davantage que par son discours. C’est la leçon que nous a donné, en dépit des nombreuses limites qu’il a par ailleurs, François Fillon à la primaire de droite.

Mais revenons à notre pénitencier. L’ambiance est électrique, comme si les cailloux de l’impopularité, subis depuis cinq ans par les troupes de la Hollandie, avaient mis tout le monde sur les dents. La famille socialiste « canal historique » s’est rassemblée pour l’occasion : voilà nos quatre frères Dalton. Il y a de la révolte dans l’air. Les colères de Manuel – Joe ne font plus peur à personne et pire, provoquent celles, froides et sévères, de la bande égarée par l’ainé. Jack – Benoît cherche à montrer qu’il a des idées. C’est sa façon, à lui, de montrer qu’il peut prendre la suite. Et comme on est à gauche, il y met du coulis de cœur aussi. Mais William – Vincent et Averell-Arnaud ne sont pas en reste : le premier a fait ses preuves en idéologie, le second a des grands mots l’appétit. Tous ont en commun un savoir-faire acquis : le braquage de bons sentiments. Mais les salons et les banques électorales se sont aguerris, et l’artifice est difficile. Les tirs fusent, concentrés essentiellement vers le petit nerveux du mandat précédent. Rafales canoniques des tables de la gauche. Joe réarme : il mélange à ces nerfs de mousse quelques munitions Clémenceau.

Il faut dire que se sont introduits dans le jeu des trouble-fêtes des partis amis. François – O’Hara et Jean-Luc – O’Timmins viennent leur apporter leur expertise en complainte nucléaire. Et, pas en reste pour autant, viennent chasser sur le territoire des bons sentiments. Jean-Luc, qu’un cousinage lointain a manifestement fait hériter aussi des O’Hara, en à l’énergie double : il crache et tempête, s’indigne des mesquineries du jury qui lui coupe la parole au moment pile où il s’élance, s’agite et fait rire sans trop savoir si c’est de bon cœur ou de dépit. Mais François sait lui aussi prendre le teint rouge des O’Timmins, surtout quand on parle des causes vertes. Et quand d’autres membres approuvent, enfin, ses solennels emportements, il darde d’écarlates raies ses points marqués au jury médiatique.

Le beau sexe avait aussi, en proportion réduite, son représentant. De Clémenceau susnommé nous espérions qu’elle eut, comme le parti qui les unit, la radicalité. Hélas ce ne fut point la calamity Jane attendue, mais plutôt Ma Dalton rééduquée, avec le cabas mais sans le pistolet. Sylvia-Ma concourut d’une voix éteinte à la polyphonie des « valeurs républicaines », comme dépassée par l’excitation incessante de ces codétenus.

L’heure de la libération avançait, pour nous surtout. Sans délibération le jury libéra la bande vibrante des candidats, qui courut se confier à d’autres journalistes comme s’ils sortaient tout juste d’une audition de la nouvelle star.

Je revins au souvenir plus inspirant du Bourgeois Gentilhomme et de l’opéra royal, me consolant de la seule créativité qui reste à notre monde politique hérissé de vendeurs et d’ingénieurs des mots : peupler nos rêves de formes incongrues. Dans mon sommeil Hollande-Jourdain recevait le Grand Turc au milieu des Dalton et de ses acolytes. C’est pour la France que le réveil serait difficile.

François Bert

Retrouvez l’article dans Politique Matin.

 

Publicités