Comme s’il était marqué par la taille de celui qui l’a inspiré, le gaullisme est devenu la filiation incontournable de qui veut redonner à son discours politique un peu de grandeur. Mais quand on y réfléchit bien, peut-on légitimement trouver dans ce terme galvaudé le souffle capable de faire durer un projet et a fortiori une personnalité politique ?

L’étiquette personnelle est périssable 

C’est le propre des mouvements associés à un nom propre que de s’éteindre avec ceux qui en sont à l’origine (souvent à leur corps défendant d’ailleurs). Le gaullisme comme le bonapartisme sont dès le départ promis à une impasse : restituer et faire durer une énergie personnelle, unique et non transmissible, attachée certes à des valeurs mais représentant des contextes disparus et un mode de réaction non reprogrammable, cela relève de la chimère. Ils sont par voie de conséquence condamnés à n’être de l’inspirateur qu’une pâle imitation, une résurrection douteuse, un succédané sans avenir.

Le roi est mort, vive le roi !

Comment se fait-il qu’aucun de nos rois n’ait laissé derrière lui un mouvement de pensée attaché à son nom ? Nous ne connaissons ni Saintlouisme ni Francoispremierisme ni Louisquatorzisme, pas même de capétiennisme. En revanche nous connaissons autant de styles, autant de manières d’incarner le pouvoir mais tous rattachés à une unique obsession, passée de roi en roi : transmettre le pouvoir, faire durer l’Etat. La phrase de Louis XIV sur son lit de mort, contredisant « L’Etat c’est moi » qu’on lui attribue souvent à tort, dit bien cette obsession capétienne : « Je m’en vais, mais l’Etat demeurera toujours ». Ce n’est pas un système de pensée qu’ont transmis nos rois, encore moins des opinions présentées comme bonnes mais, bon an, mal an, une capacité à faire et surtout à s’inscrire dans le temps.

Qu’est-ce qu’un leader ?

A l’opposé du narcissisme affiché dans nos campagnes politiques, nous pourrions définir le leadership de quelqu’un par sa capacité à précisément se transmettre à quelqu’un d’autre sans menace pour l’aventure collective. Notre univers médiatique, obsédé par les mouvements de masse et les vagues affectives, a réduit le leadership à la seule capacité à mobiliser du monde. Et pourtant, comment est-il possible de prétendre entraîner du monde derrière soi si l’on ne sait pas où l’on va ? À ce compte-là Hanouna ou Nabilla sont les leaders de demain. Un leader ne peut pas être centripète, c’est-à-dire générer seulement une interaction à son endroit sur la base fragile de l’affection qu’il sait susciter. Un leader authentique est centrifuge, c’est-à-dire qu’il mobilise les énergies à proportion et à destination de la mission, de sorte que chacun puisse en prendre sa part et y être autonome ; il ne consacre pas ses efforts à se faire apprécier par une majorité mais au discernement utile à trouver le chemin et à employer chacun.

Non, de Gaulle n’était pas un chef

C’est ici que mon analyse risque d’en faire sursauter plus d’un. Si l’on considère qu’un chef –leader authentique- est d’abord quelqu’un capable de discerner les étapes pour coller aux impératifs de contexte et y embarquer son peuple, force est de constater que de Gaulle ne répond pas, et de loin, à l’épure. Est-ce à dire qu’il n’a produit que du mauvais ? Non bien sûr. Et les calamités dans les lesquelles nous sommes englués suffiraient par comparaison à le porter bien haut. Néanmoins c’est un fait que de Gaulle a pêché dans son comportement à deux endroits : un discernement en pointillé et un leadership beaucoup plus clivant que rassembleur.

De Gaulle donne sa pleine puissance quand le contexte s’aligne sur ses idées : en 40 bien sûr, quand il fixe par son entêtement l’idée de résistance et dans les années 60, quand il cultive à bon escient l’esprit d’indépendance de la France. Mais dès que le contexte se désaligne de ses idées, il est dépassé. C’est le cas à trois moments clés de son histoire : en 46, où l’influence communiste qu’il a favorisée par ses alliances prend le dessus ;  pendant la guerre d’Algérie ou son impatience à éviter « Colombey les deux mosquées » viole le temps de transition dont l’Algérie a besoin et finit par précisément provoquer l’immigration redoutée (abîmant définitivement au passage le respect lié à la parole donnée) ; en 68 et 69 enfin où les bousculements sociétaux le laissent démuni et l’amènent à la fuite (chez Massu à Baden-Baden) et à une sollicitation capricieuse d’amour électoral (référendum de 69 malgré la large victoire des législatives de 68). A l’inverse un Mitterrand, qui part pourtant d’un logiciel idéologique extrêmement étriqué, ne va pas cesser de se mettre à jour en plein effondrement des deux blocs et va continuer à incarner la fonction en dépit des cohabitations.

La Vème république est-elle une rupture ou une continuité du style gaullien ?

En ces temps de désespérance politique, et alors que la fonction présidentielle est irrémédiablement appauvrie de par la pratique de ses derniers représentants, on entend souvent le reproche selon lequel les présidents successifs auraient trahi l’inspiration initiale du général de Gaulle. Or l’Histoire nous montre que c’est précisément le souci permanent du général de Gaulle d’être aimé et validé par une base électorale universelle qui a amené dès le départ la Ve République vers le règne émotionnel où elle se trouve et dans lequel les médias se sont engouffrés. Le personnel politique s’est transformé à ce contact. Si Pompidou et Mitterrand sont encore des chefs, entrecoupés par l’intermède de l’ « expert expérimental » Giscard, les trois présidents qui vont suivre auront des tempéraments de vendeurs, candidats professionnels mais pilotes amateurs.

Redéfinir le personnel politique

Il y a aujourd’hui urgence à redéfinir le personnel politique qui s’est construit depuis 50 ans sur une capacité dominante à communiquer. L’alliance qui s’est faite pour y parvenir est celle d’un binôme « technico-commercial ». Si la politique est une jungle, on peut dire qu’elle rassemble aujourd’hui une alliance improbable de Tartarins (de Tarascon) et de botanistes, c’est-à-dire de vendeurs professionnels d’aventures et des experts pointilleux mais sans discernement. Il manque ce qu’il y a de plus utile à l’heure du danger, des aventuriers, c’est-à-dire des personnalités plutôt introverties, capables d’anticipation et de décision, rares, opportunes et calibrées dans leurs interventions et toutes données à l’action.

Le général de Gaulle a donné beaucoup de sa personne pour notre pays. Vouloir le ressusciter, au-delà de l’opportunisme qui s’y associe, c’est surtout réveiller ses vieux démons et reprendre le pli de ses erreurs. Honorer sa mémoire, c’est prendre acte qu’il n’est pas besoin de l’étiquette d’un mort pour se sentir vivant de la grandeur et du passé français. C’est cette conscience simple, accessible et universelle qui permettra à notre peuple complexé de se relever tout à fait.

François Bert

Retrouvez l’article dans la Revue des Deux Mondes.

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