L’écoute des commentaires surfaciers de nos politologues abonnés me donne à force la nausée. Et je serai tenté de les rebaptiser « écumologues » tellement ils sont incapables de comprendre les lames de fond de la vie d’un pays.

J’ai en effet le regret de leur dire que le matériau de leur bavardage n’existe que pour eux. Il n’y a pas d’idées politiques : il y a des idées idéologiques et une pratique politique. Les sciences politiques devraient se résumer à deux choses : l’Histoire (qui est une analyse des pratiques politiques passées et transmises) et la formation à la prise de décision (écoute du temps futur et vision juste du présent, qui sont la meilleure protection contre les pratiques politiques hasardeuses) . C’est en cela que Sciences-Po, comme préparateur de personnel politique, est dès le départ une impasse et, pire, un danger.

Où a-t-on vu que la direction d’un pays de plusieurs millions de personnes était un projet ? Un pays n’est pas un paquebot ni une fusée, encore moins un laboratoire : il est une masse grouillante d’individus divers aux besoins nombreux, au potentiel comme aux dangers considérables, et ce dans un contexte mondial qui s’impose à nous. Ce qu’il faut, ce ne sont pas des idées mais un souffle, une présence qui discerne, qui dit étape après étape ce qui est utile et nécessaire aux priorités du moment et qui crée surtout les conditions les plus simples et les plus lisibles pour que chacun libère son potentiel. L’orgueilleuse pensée intellectuelle croit qu’un système conçu hors-sol sera toujours supérieur à la poussée généreuse et enthousiaste de tout un peuple. Vanité structurellement inhibitrice et destructrice!

Toute  idée politique conçue loin de la pratique amène à des calamités. Je ne parlerai pas de nos grandes idéologies, ni des débats enflammés qui divisent la France et les Chambres depuis si longtemps. Je ne parlerai pas non plus des logiques d’affichage ou des effets d’annonce qui durent six mois, le temps d’un remaniement, ni des titres délirants de ministères (ministère de l’Action!) qui, comme dans le kitsch, croient que la surcharge de l’apparence compensera l’absence de style, de présence et d’utilité.

La France se divise depuis deux cents ans sur du hors-sujet. La gauche et la droite sont respectivement une recherche illimitée de causes non prioritaires et une recherche proportionnelle de retour au réel. Cela a produit, comme pour tout mouvement de balancier, des rééquilibrages excessifs et cela n’a pas fait place à une meilleure pratique mais au durcissement du discours ou au ramollissement du consensus.

La politique comme la guerre ont des principes simples ; c’est leur exécution qui est difficile. Il y a trois objectifs pour l’Etat : la sécurité, la prospérité, l’épanouissement spirituel intégrant l’héritage culturel. Pourquoi aller chercher des idées aventureuses, dérisoires ou marginales quand l’essentiel n’est pas assuré ?

On a l’impression depuis quarante ans au moins que la vie politique française est le concours de qui fera le mieux semblant. Et je redoute que l’on ne vienne d’élire un champion, même s’il faut lui reconnaître le mérite d’avoir permis à certaines personnalités de la société civile d’émerger. L’image est belle en effet ; viendra la conduite : on ne conduit pas une troupe au feu comme à la parade. Les journalistes sont impuissants à guérir la solitude du chef face à la décision, surtout quand un certain narcissisme empêche de voir les enjeux.

La réponse aux défis à venir ne sera pas les idées nouvelles mais le choix des personnalités : tant que nous auront des élites qui accordent la prééminence des idées sur le réel, la politique consistera à se distinguer par tout ce qui est décalé soit dans le contenu, soit dans la forme. Une fois au pouvoir, l’action consistera ensuite à faire passer en force quelques symboles (en s’attaquant généralement aux plus faibles) et à communiquer sur le reste sans rien affronter d’essentiel.

François BERT

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